main_noire_manne_verte_bisJe reviens ici sur une série d'images qui a constitué mon premier travail photographique. Entamé dès 1984, il ne fut exposé pour la première fois qu'en 1993. C'est vous dire que ce corpus est énorme. D'ailleurs, je continue encore aujourd'hui , au gré de mes déambulations et de mes voyages, à l'alimenter d'images nouvelles. En 1999, il fut exposé dans deux espaces différents à Paris (au Couvent des Cordeliers et à la Galerie de l'aéroport d’Orly sud). Quelques images de cette longue série ont été publiées dans Suites marocaines, La jeune création au Maroc, éditions Revue Noire,1999 et dans le livre de Nicole Morin : Artémot écrit.Interactions arts plastiques et apprentissage de la langue..., CRDP Poitou-Charentes, 1996Au Maroc, l'exposition a circulé sous diverses appellations : "Jardins secrets du Moi", "Main noire, manne verte", "Phytogravure" et "A la recherche des mots lierres et des Hamadryades"(voir ici même les albums correspondants).

Les images de ce corpus révèlent, entre autres dimensions, un rite scripturaire singulier dans la mesure où cela ne consiste pas à gratter du papier. L'écriture dont il s'agit ne sent pas le renfermé ni le cadre circonscrit et étriqué de la page et l'écrivain dont il est question troque sans cesse la plume ou le stylo contre la tranchant d'une lame ou d'un stylet. Ce mode d'expression a pour support le bambou, l'agave, le figuier, le tronc du platane, du tremble ou de l'eucalyptus...etc.

Dans ces paradi(gme)s calligraphiques non-hiératiques, dans cette "forêt de symboles", les lettres ne sont plus soumises à ces draconiennes polices de caractères! Rendus à l'état sauvage, les consonnes comme les voyelles bourgeonnent et se ramifient, les syllabes s'affranchissent de la rigueur des lignes pour devenir lierre ou lichen, les mots prennent le maquis, les expressions fleurissent et les pensées se délient comme lianes...

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Le végétal! Voilà, sans compromission technologique, la fibre brute du sujet, la dimension vivante de ses élans, la portée muette de ses cris et de ses rêves...


graffiti_27L'image verticale ci-contre a  constitué, sur le plan chronologique, le coup d'envoi de la série. La prise de vue avait eu lieu le long des berges de l'oued Fès. Il y avait une belle concentration de trembles comme on peut le voir sur la photo à droite.graffiti_mab_horiz_mouc (je dis bien "il y avait" car ces arbres ont été lamentablement décimés). Ce qui avait attiré mon regard, c'est le fait que le graffiteur avait gravé sur le tronc le contour de la carte du Maroc avec le message : "We want freedom". Par la suite, j'avais bien constaté  ailleurs la présence d'autres graffiti qui avaient recours à ce même motif cartographique.

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Sur l'image précédente, à l'intérieur de la carte, on relève une date : 85 et le mot arabe "al jafâf " qui signifie "sécheresse". J'ai eu le temps de faire d'autres images de ce même graffiti auquel on avait ajouté d'autres dates car les années de sécheresse continuaient, à cette époque, à sévir dans le royaume.

Une première classification des différents graffiti du corpus peut être opérée en fonction de l'essence de l'arbre support. A titre d'exemple, le tremble offre l'avantage d'un tronc qui rappelle par sa blancheur le bouleau. Il constitue ainsi une page vierge idéale pour les graffiteurs.

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Ce travail a été conçu exclusivement en couleur sur film inversible. Cela se justifie par le fait que, contrairement au mur (surface plane et souvent monochrome), un tronc d'arbre constitue un support vivant à la texture variée et qui présente une palette très riche au chromatisme prononcé et surprenant. De surcroit, un arbre demeure une créature qui se développe et qui réagit à l'incision. De ce fait, chaque essence d'arbre possède, comme une signature, sa propre manière de cicatriser. Certains arbres à l'instar de l'eucalyptus vont jusqu'à générer une couleur particulière qui cerne et souligne de jaune les pourtours du graffiti gravé dans la matière végétale.

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Par ailleurs, avec la ronde des saisons, tel arbre peut voir son écorce s'écailler en fins lambeaux, tel autre la perd ou la renouvelle. En conséquence et selon les fruits du hasard, des pans plus ou moins importants des graffiti subissent les caprices du temps et tombent...Entre ce qui a disparu et ce qui est resté, entre les couches anciennes et les surfaces nouvelles qui se révèlent, il y a la promesse archéologique d'un palimpseste. Mais dans la majorité des cas, l'arbre a la peau dure : très souvent, c'est lui qui a le dernier mot.

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Quand en 1982, à la fin de mes études universitaires, j'avais regagné le pays, je me suis rendu compte qu'il n' y avait pratiquement pas d'expression libre de type "tag" à la manière de celle qui fleurit en Occident sur les murs des cités, dans les stations du métro et sur les rames qui y circulent. J'ai vite fini par comprendre que le marocain a une prédilection significativement marquée pour les supports en bois et pour les matières végétales. Il y a probablement là une survivance des pratiques pré-scolaires où l'apprentissage de l'écriture et de la lecture se faisait (et se fait encore dans les écoles coraniques traditionnelles) sur des tablettes en bois. Il n'est pas exclu non plus d'y voir un besoin d'osmose avec la Nature qui fait que l'Homme se confie à l'arbre afin d'y épancher son trop plein de rêves, d'amour, d'espoir ou de désespoir...

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Dans ce travail, je ne me suis que rarement intéressé au contenu et à la signification des messages gravés: "On sait bien que ce qui fait le graffiti, ce n'est pas à vrai dire ni l'inscription, ni son message, c'est le mur, le fond, la table..."(Roland Barthes, L'obvie et l'obtus, 1982, page 154). Ma démarche avait obéi à un objectif purement plastique. J'ai surtout cherché à travers les fragments saisis à optimiser le rendu de la matière, à mettre en relief l'harmonie des couleurs et des tons végétaux et à valoriser les dimensions picturales et/ou abstraites des signes et des figures de style-t gravés.