12 mars 2008
L'âge nu et autres nuages...
Je vis maintenant plus près du soleil, les amis
ne connaissent pas le chemin: il est bon
de n'appartenir à personne
d'être dans les hautes branches, frère
de la chanson libre de l'oiseau
de passage, reflet d'un reflet,
contemporain de tout regard pris au dépourvu,
d'aller seulement et venir avec les marées,
ardeur pétrie d'oubli,
douce poussière à fleur de mousse,
à peine cela.
*****
EUGENIO DE ANDRADE
Cliquez sur l'image pour accrocher les nuages...
17 février 2008
Globes du silence

"Le monde était comme suspendu, isolé à l'intérieur d'un fragile
globe de silence" (Wilfred Thesiger, "Le Désert des déserts")
Voilà
bientôt seize ans que je hante, entre autres, le
désert du côté de l'erg Chebbi situé dans le sud-est marocain. Retour à dates fixes sur les mêmes lieux afin
d'exacerber le regard…ou encore selon l'incitation d'un Malevitch : "(…)aller de plus en plus loin dans la nudité
des déserts. Car là est la transfiguration".
Cette
approche, volontairement obsessionnelle, consiste à observer -dans la durée- un
sujet, un objet ou un fragment quelconque du monde sensible afin d'en donner
une image qui représente la métaphore décantée de son essence. Cela correspond
à une démarche résolument inscrite aux antipodes de la photographie réaliste ou
documentaire.
Ces photographies sont
extraites d'une série dans laquelle j'ai essayé d'intervenir sur le paysage.
Néanmoins, il ne s'agit pas, comme dans certaines pratiques du land art, de meubler de façon massive,
monumentale et non neutre la nudité ou
le vide présumé d'un lieu...
Le
recours de façon emblématique au verre transparent (billes) ou réfléchissant (chutes
de miroir * ) est dicté par la nécessité d'utiliser un matériau qui interfère en résonance avec l'intégrité
du milieu : à l'origine, le verre c'est du sable comme nous le suggère le poète
Edmond Jabès : "La ressemblance
du grain de sable avec le grain de sable est, peut-être, celle qu'il y aurait
entre les débris d'un miroir, à l'instant de sa chute, et ceux d'un miroir
brisé depuis des millénaires".
Dans le
dialogue qui s'instaure entre le sable et le verre, c'est la complémentarité
entre la nature et la culture qui est mise en avant.
Dans la série où des billes sont
associées au paysage, la transparence des petites boules en verre présente la
faculté d'apprivoiser la lumière, de capter une image du monde et de la
renvoyer à l'envers, un peu à la manière d'un dépoli de chambre noire. Il y a
là une véritable métaphore de la saisie photographique : capter et confiner
l'image d'un fragment du réel dans l'emblème réducteur d'un cadre, ici d'un
contour circulaire (qui n'est pas sans rappeler que -historiquement- les
premières photographies étaient inscrites dans un cercle).
De plus, avec l'incrustation du paysage photographié dans les billes
enchâssées qui ponctuent l'image, on
assiste de proche en proche à l'instauration d'une riche rime interne ou encore
d'une sorte de "mise en
abyme" générée par des allitérations visuelles.
Cette
propriété récursive engendrée par une représentation par multilocation
fonctionne sur le mode cohérent et insistant de l'auto-référence : le paysage
renvoie à lui-même. Paradoxalement, cela ne parcellise nullement la
représentation puisque le résultat obtenu n'est pas un simple agrégat d'images
fracturées et disparates. Bien au contraire, en donnant du même paysage une
représentation qui conjugue l'Un et le Multiple, l'image s'apparente à une
passerelle entre l'immuable et l'infini. En fait, en déployant dans le cadre de
l'image plusieurs facettes du même paysage, on favorise en dernier lieu un jeu
d'échelle entre le microcosme et le macrocosme.
Au delà de ce constat, il y a une véritable élaboration formelle
relative à la composition de l'image sous-tendue par ce que je voudrais appeler
une "prosodie
paysagère" : recherche du rythme, des accents, des
contrastes, des césures, des enchaînements, de la ponctuation, des points de suspension
du paysage désertique…etc.
Ces billes en verre incorruptible placées consubstanciellement entre
l'espace et la matière constituent une interface emblématique entre notre
vision analytique et notre perception synthétique mais également un trait d'union
entre le regard, la pensée et les cheminements de la lumière entre le dehors,
le dedans, l'avers et le revers…
Par ailleurs, chaque bille, par sa forme parfaitement circulaire (le
cercle est dans notre cas une projection
de la sphère), offre du monde une vision totale et indivise qui bénéficie de toutes les vertus symboliques du
cercle (harmonie, équilibre, protection, douceur, introversion…etc.).
Le
choix esthétique de cette forme est inhérent à la bille elle-même. De surcroît,
l'usage exclusif des sphères en verre transparent, véritables prismes
métaphoriques de l'imagination, ne mobilise-t-il pas le temps, l'espace et la
lumière ? Ne fait-il pas miroiter une certaine modernité ?
Au-delà de ma fascination pour le verre, j'avoue demeurer sensible à la
dimension nostalgique des jeux de notre enfance (billes, toupie, cerceau…etc.).
De même, on ne peut que reconnaître dans le "jeu de billes" certaines postures proches de la pratique
photographique: sollicitation de l'œil et de la main, visée avec un seul œil,
mesure et appréciation de la distance qui nous sépare de la cible …etc.
Mais au-delà de ces digressions ludiques, esthétiques et rhétoriques,
il y a dans ces images comme un vœu de préservation du monde. Déjà, par la
production et la multiplication des doubles que sont les images
photographiques, il y a chez le praticien photographe le désir conscient ou non
de combattre l'oubli, le dépérissement et la mort: faire des photos avant que
la vie ne retire ses billes…
Par sa
forme enveloppante en circuit parfaitement fermé, le cercle demeure avant tout
un symbole de protection. De ce fait, l'inscription de l'image dans une forme
ronde correspond au but avoué de mettre notre monde dans une bulle transparente
et sécurisante afin de le protéger de tous les dangers et de toutes les
pollutions qui le menacent…Puisse notre monde tourner bien rond…
Enfin, petite boule cristalline, dis-nous quelle sera la couleur de l'avenir ?
07 février 2008
Confins de deux mondes
25 janvier 2008
Iconostase
Lumière de loin.
Je voudrais t'insuffler la fraîcheur
capillaire par capillaire
que t'enfantent le glissement de l'air
et le resserrement
des papilles te faire des mots verts
au matin des mots
que tu aies envie de toucher de broyer
t'écrire avec les ongles dans l'âge paresseux
des roches
dans les yeux -
te convaincre de la terre.
qu'il ne reste plus que l'oeil indivis de nos poids.
Nous revenions toujours plus lourds à la terre
troués d'espaces cloués de lumière
les mains apaisées dans la chute -
Depuis des ans nous n'avons plus commerce
qu'avec les pierres.
Nos pas s'allument aux craies aveugles
gisement étroit entre deux points d'eau.
Ma vie brûlée de tant de lumières
parfois d'une immense tendresse j'oublie
que tout est sourd
et me lève comme une mélodie.
Ces trois poèmes sont de Lorand Gaspar, Sol Absolu et autres textes, Gallimard.
08 janvier 2008
Le buvard-sismographe
Lors de ma récente virée dans le désert, j'ai soulevé plus tôt que de coutume le manteau de la nuit pour aller me perdre au milieu des dunes avec l'alibi ou la faveur des premières lueurs fugaces et fragiles de l'aube.
Alignés comme les dents fines et serrées d'un peigne, les touristes étaient déjà installés sur les crêtes dunaires pour être aux premières loges et sacrifier avec ferveur au rituel du lever du dieu soleil...
Mais ce matin là, point d'astre solaire à l'horizon! Ciel homogènement chargé. La palette des couleurs visibles ressemblait étrangement à une charte de gris ! Déçus ou à bout de nerfs (optiques), les touristes ont fini par abdiquer et regagner leurs auberges où les attendait un copieux petit déjeuner parfumé à la menthe...
J'ai continué imperturbablement mon petit bout de chemin à la lisière du reg...Et là comme un miracle, une imperceptible musique jouée par un orchestre invisible s'est infiltrée à pas feutrés dans le paysage...A mes pieds, une pierre noire de forme évasée qui rappelle étrangement un filtre à café m'a vendu -pour trois fois rien- la mèche! Je l'ai perçue au milieu des sables assoifés comme un buvard-sismographe conçu pour donner l'alerte de la pluie!
Eprouvant un bonheur indicible, j'ai décidé de profiter de cette exceptionnelle aubaine et de prolonger ma promenade! Tant pis pour le petit déj...et le verre de thé vert à la menthe! Alors, je me suis contenté d'une petite madeleine littéraire en buvant littéralement ce savoureux passage de la recherche :
"Un petit coup au carreau, comme si quelque chose l'avait heurté, suivi d'une ample chute légère comme de grains de sable qu'on eût laissés tomber d'une fenêtre au-dessus, puis la chute s'étendant, se réglant, adoptant un rythme, devenant fluide, sonore, musicale, innombrable, universelle: c'était la pluie." (Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, page 101-2, Bibliothèque de la pléiade, tome I ).
17 novembre 2007
LA TESSITURE DE LA TASSAOUT
a yadrar mqqurn, kullu iugrn idrarn d kiyi
ikka k d ugharas uflla, lkibr iharm
O la pente la plus haute, le chemin te passe dessus !
Evitons le pêché d'orgueil (sagesse berbère)
Je vous invite à une balade dans les hauteurs de l'Atlas et plus particulièrement dans la vallée de la Tassaout, pays de la célèbre poétesse Mririda dont voici deux poèmes:
Comment aurais-je le temps…
Comment aurais-je le temps d’écouter mon cœur
Qui voudrait me parler de celui que j’aime,
De celui qui ne sait pas que je l’aime tant…
Idder n’a pas vingt ans et je les ai à peine.
Je n’ai pas un seul soir pour lui ouvrir mon cœur.
Le travail sans arrêt occupe tous mes jours.
Comment aurais-je le temps de songer à l’amour ?
Il y a le grain à moudre et les vaches à traire,
La cruche à la source et le feu des repas.
La journée est trop courte pour la besogne à faire.
Il y a l’herbe aux champs et le bois en forêt,
Le pain à cuire et le linge à la rivière.
Et morte de fatigue, je m’écroule le soir…
L’aurore est loin encore lorsque je me lève
Et la nuit faite depuis longtemps quand je m’endors…
Quand aurais-je le temps de songer à l’amour ?
Que veux-tu… ?
« …Que veux-tu, fille du village d’en bas,
Pour m‘accorder ce que tu penses ?
On dit que tu n’es point farouche
Et moi aussi je rêve de ton étreinte.
Voici ma seule pièce d’argent, la seule.
Le colporteur te vendra le savon parfumé,
Un peigne, un miroir, que sais-je ?
Par mon cou ! De Demnat, si tu veux,
Je te rapporterai un foulard de soie !
- Qu’ai-je besoin, fils des hauts pâturages,
De pièce d’argent ou de foulard de soie !
- Alors, dis-moi ce que tu désires
Pour m’accorder ce que tu penses,
O jolie fille du village d’en bas.
Devrais-je donc te proposer mariage ?
- Mon rire éclate, fils des hauts pâturages !
Ni d’argent ni de foulard je ne me soucie,
Et encore bien moins de mariage…
J’attends de toi ce que tu attends de moi
Et, satisfaits tous deux, nous serons quittes.
Ce que je veux, musculeux fils des pâturages,
Ce que je veux, c’est l’abri de ce buisson
Où tu seras sur ma poitrine tendue
En un moment de bonheur plus doux que le miel,
Tandis que mes yeux se perdront dans le ciel ! »
Ces poèmes de Mririda N'aït Attik à l'origine en langue berbère tachelhit ont été traduits par René Euloge, voyageur français des années 20, et publiés aux éditions Belvisi en 1992 dans un livre magnifié par des photographies et qui porte un titre mélodieux " Les chants de la Tassaout".
Présentation : « Dans leur simplicité, leur rudesse et leur sincérité, ces chants venus de la vallée de la Tassaout enclavée dans le Haut Atlas, parlent de la Femme, de l'Homme, de la Terre avec une telle authenticité, une telle vérité qu'ils abordent l'Universel.
Au centre des récits, chants et poèmes, se trouve l'Amour dans sa fougue, sa brutalité, son ardeur avec en contrepoint le cri de la liberté de la prostituée-poète Mririda.
Autour de ce thème, viennent se greffer la violence du rapport homme-femme, leur lutte quotidienne contre une nature hostile et omniprésente et la pesanteur de la tradition de ces "populations demeurées ignorées jusqu'au début de ce siècle ayant échappé à tout contact avec le reste du monde et ayant conservé mœurs et coutumes ancestrales".
Trois protagonistes rendront compte de cet univers et de la charge poétique de ces textes. Le jeu entre ces trois personnes sera ponctué par la tendresse, l'ironie, l'indifférence, le rejet. Au centre, la femme-mémoire se confiera à Mririda, évoquant le plaisir, l'attente, le mépris, la fierté.
En contrepoint de cette présence féminine, se tiendra l'Homme tour à tour amant, amoureux évincé, étranger, passant. » (extrait d'un article du Le Temps du Maroc)
« René Eutoge fut sans doute, au début des années 20, le premier étranger à parcourir les régions reculées du Grand Atlas, ses plus hauts sommets et ses plus profondes vallées . Par son talent original et vigoureux, René Euloge, peintre, a su nous faire connaître dans ses aquarelles lumineuses et pleines de poésie les aspects saisissants du Haut Atlas, les coutumes des habitants, nous fait participer en quelque sorte à leur existence quotidienne, celle d'autrefois souvent épique mais non moins dure d'aujourd'hui. » (présentation du Mincom)
02 février 2007
L'influx des ailes
Parfois l’aube m’écartèle, fait trembler mon cœur comme une proie. Je suis le peuplier assailli. Quelle est la nature de l’émoi : oppression ou joie intense ? Je ne saurais le dire, car je voyage alors aux frontières de toutes choses qui se couplent ou se déchirent. Je suis la bête victorieuse et je suis la bête soumise, je suis la jeune feuille bruissante et je suis la vieille feuille qui se décompose pour devenir terreau et perpétuer les germinations. Je suis tout simplement une zébrure qui vagabonde dans le ciel, entre la blessure du levant et le bleu tumescent de la nuit qui reflue. Je suis l’oiseau tôt levé pour assister à la Genèse qui chaque aube refait le monde. Je suis l’oiseau tôt levé. Dans l’odeur énervante du café et les bruits vermifères des bêtes aux noms imprécis que la nuit seule autorise. Je suis comme une bête tapie, à la fois attirée par l’ombre et terrorisée par ses spectres. Quelques fantômes du songe me suivent encore. Quelques émerveillements aussi.
Puis la lumière nomme les choses, efface leurs contours effrayants, accuse le franchise des ossatures. L’oiseau cesse d’être une voix, une insistance déchirante. Le jour lui redonne sa grâce, ses attributs d’acrobate. L’oiseau récupère le ciel, le signe d’un chant victorieux. Il se sépare aussi de moi, efface mes désirs d’essor, me restitue à mes laideurs et mes infirmités.
Je me retrouve scindé par la douleur. Je divorce d’avec mon rêve, d’avec l’aube trop tumultueuse qui accrédite tous les élans. Mes ailes brimées se rétractent, se contentent de battre en dedans, dans la scansion des viscères et les remous du sang en crue. Je deviens le simple spectateur des joies et des prouesses de l’oiseau qui oublie (avec moi) que l’aube est aussi l’heure des piloris, l’heure de la clarté qui désigne la proie au prédateur, l’heure de l’éveil qui rappelle la faim à l’affamé.
J’aurais tant voulu que chaque départ au matin, chaque lever de camp se fît avec la complicité de l’oiseau –avec ce désir incandescent de redessiner des frontières, d’insuffler au monde la jouvence, d’exterminer la laideur. Mais les jours ressemblent aux aléas des caravanes qui connaissent les pâturages comme les pierres blessantes des regs. Il y a des matins rogues et cadenassés, des matins brouillés de vent de sable. Qui a dit que les errances aboutissent toujours au port ?
Quand les vents brouillent nos pistes et que la canicule nous accable, j’entretiens dans mon cœur l’image de l’oiseau fondant sur l’arbre comme ces averses qui nous apaisent quand le ciel acquiesce à notre effort.
Tahar Djaout (1987) L'Invention du désert. Editions du Seuil.
21 janvier 2007
Aux confins de l'infini...
(…)
Je me suis mis en route pour Erfoud.
Timadriouine.
Tinerhir.
Aït Aissa-Oubrahim.
Désert rouge : poussiéreux, pierreux, rocheux.
Un peu plus loin, le rouge du désert vire au jaune. Plus loin encore, c’est une étendue de pierres noires, métalliques. Ici et là, de petites volutes de sable, tournoyant et tourbillonnant à travers tout le paysage.
A Erfoud, je vais à une station-service demander le chemin de Merzouga.
En entendant « Merzouga », un homme se précipite vers moi.
« Promenade aux dunes ?
- Non, seulement le chemin de Merzouga. »
Il s’apprête à me répondre quand une voix autoritaire le rappelle à l’ordre.
« Je ne suis pas guide, dit-il brusquement. Je ne connais pas. Le guide, c’est lui. Il connaît le chemin. »
L’autre type s’approche et pousse le premier sur le côté d’un geste brutal.
« Promenade aux dunes ?
- Non, merci. »
Je recueille finalement l’information auprès d’un passant. Il fallait aller jusqu’au bout du macadam. Puis on devait suivre une piste jalonnée tous les cent mètres par de petits piquets vert et blanc.
Dunes roses sur l’horizon.
J’arrive à la Kasbah Oudika.
Un bâtiment en pisé. Neuf chambres. Toit en troncs de cèdre et de bambou. Dans l’entrée, une cage avec trois perroquets.
La kasbah Oudika était la propriété d’un Français, Michel.
Dans sa famille, la tradition voulait que les hommes s’engagent dans les compagnies méharistes du Sahara. Michel était donc entré à la prestigieuse école militaire de Saint-Cyr. Mais, pour des raisons de santé, il avait dû abandonner. Sans jamais oublier le désert. Après quelques années, il avait réussi à ouvrir cette auberge au bord du néant.
J’étais assis dans la salle principale, en train de boire un café après mon repas, quand un Anglais entra, la septantaine énergique, guide de son état et sûr de lui, parlant fort, accompagné d’une touriste américaine, une femme d’environ trente-cinq ans. Ils s’assirent à une table derrière moi.
« Enfin, de l’eau – j’ai eu soif toute la matinée.
-Mais il y avait des tonnes d’eau dans le coffre.
-Je n’en savais rien.
-Vous n’avez pas dit que vous vouliez de l’eau.
-J’ai demandé où elle était. »
Un silence, lourd d’une certaine tension, dans les relations diplomatiques anglo-américaines.
A six heures, j’étais allongé dans le patio sous un figuier, quand le vent se leva. D’abord un souffle, puis un sifflement, puis un hurlement. Peu après, l’orage éclata : éclairs, tonnerre, pluie. De la porte du jardin, je pouvais voir des lumières de phares disséminées au loin dans la masse grise et venteuse : tantôt une isolée, tantôt une longue file irrégulière.
Avant le dîner, conversation entre des Français de Perpignan :
« C’est trop simpliste d’être religieux, mais c’est trop simpliste de dire qu’il n’y a rien…Ce qui me gêne, ce sont les gens trop sûrs : il y a, il n’y a pas…Je réfléchis beaucoup…Il me semble qu’il doit y avoir «quelque chose » - entre guillemets…Je ne crois en rien que je puisse me représenter…Ceux qui croient qu’on vit et qu’on meurt, je crois moi que le cycle est plus général que ça…L’important, c’est de se poser des questions.»
Non, ma petite dame, l’essentiel, c’est d’aller au-delà des questions.
Dans le désert.
A cinq heures le lendemain matin (…) j’ai commencé à marcher vers le sud. C’était l’aube.
Seuls le vent qui soufflait et le picotement du sable sur ma peau. Puis le soleil apparut, palpitant, jetant ses rayons, faisant naître des ombres le long des lignes pures, creusant les courbes, tandis que le vent continuait à soulever le sable en une fine fumée au-dessus des crêtes.
Dans son Livre des merveilles, Marco Polo parle du « chant des dunes ». Il dit qu’en traversant le Gobi il entendait « les esprits parler », ainsi que « le son de plusieurs instruments surtout des tambours ». Les Touaregs évoquent le même phénomène, qu’ils appellent « la voix des morts ». Des hommes des compagnies méharistes françaises disaient aussi l’avoir entendu.
Je n’ai entendu, pour ma part, aucune musique. Seulement un silence brûlant.
Kenneth White (2006) Le rôdeur des confins, Albin Michel.
14 janvier 2007
Trois points de suspension...
Soirs de bourres et d'écumes
dans un lâcher d'étés:
comme si s'était accoudé en nous le vertige
dans la montée basanée de l'histoire,
au solstice de quelque chose de déjà trop précoce
et comme s'il s'était agi d'un retard du réel,
de sa défection latente,
d'un liseré de poussière déterminant
le jour juste sous la paupière,
fraction ou décimale ajoutée à quelque lumière
comme d'en distraire la vitesse,
quart obscur sur lequel,
tournoyant et tournant,
l'écriture se rejoue,
bille, toupie, cerceau.
J'ai longtemps marché sur des échasses,
comme à proximité de moi
assez
suffisamment pour savoir
la taille exacte de l'enfance:
elle est grande, très grande et rien ne lui ressemble,
sauf peut-être l'infiniment petit
tapi dans l'écriture dont elle était l'errance.
Françoise Delcarte (1936-1995): Levée d'un corps d'oubli sur un corps de mémoire.
30 octobre 2006
Tremplins
Les photographies de ce diaporama sont extraites d'une série dans laquelle j'ai essayé d'intervenir sur le paysage. Néanmoins, il ne s'agit pas, comme dans certaines pratiques du land art, de meubler de façon massive, monumentale et non neutre la nudité ou le vide présumé d'un lieu...
Le recours de façon emblématique au verre réfléchissant (chutes de miroir) est dicté par la nécessité d'utiliser un matériau qui interfère en résonance avec l'intégrité du milieu : à l'origine, le verre c'est du sable.
Dans le dialogue qui s'instaure entre le sable et le verre, c'est la complémentarité entre la nature et la culture qui est mise en avant.
Néanmoins, on peut se poser la question du héros de G. Perec ( L'Homme qui dort, page 150, Denoël, 1967)qui scrutait d'un oeil morne et rivé à la glace : " Quel secret cherches-tu dans ton miroir fêlé ? "
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