30 septembre 2009

La chimère marine

Le destin frissonne sur les mers
Les anneaux de la légende se brisent
et voici les précipices
Laisse-nous alors semer nos rives de coquillages
amarrer notre arche sur Sannine*
Laisse-nous foudroyer la chimère marine
ô maître de la légende

Et lorsqu'au départ du soleil quittant la ville
les cloches et la route sangloteront
réveille pour nous, ô flamme du tonnerre sur les collines
réveille pour nous le Phénix

Nous acclamerons la vision de son feu triste
avant le matin, avant qu'elle ne soit dite
Nous porterons ses yeux tout le long du chemin
au retour du soleil sur la ville

Le retour de soleil, poème d'Adonis.(*Sannine = montagne du Liban)

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13 juin 2009

Nulle part

Nulle part


quelqu'un n'a pas posé sa main sur ma nuque

aussi le manque n'a-t-il pas de visage

il est là simplement comme un toucher froid

un rappel de la parfaite solitude


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Nulle part 2

lumière en l'oeil si crue qu'elle en casse l'oeuf

la tête est aussi ravagée par l'éclat

oh le verre pilé le clou dans la langue

la couronne d'orties autour du regard

aucune image ne lavera tout ça


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Nulle part 3

jeté vif dans l'instant précis le coeur flambe

la tête brûle ses torchons de mémoire

une fumée prend ciel et joue au nuage

ici et là-bas s'enlacent au bout des yeux

pur mouvement pour rendre le tu au tu

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Nulle part, poèmes de Bernard Noêl, Le Reste du voyage, P.O.L., 1997 pages 51, 71 et 75.
 

 


07 mai 2009

Plis de l'impossible oubli

Il est temps de     se taire
    de ranger les accessoires
    les costumes
    les rêves
    les douleurs
    les cartes postales

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Il est temps de fermer la parenthèse
    arrêter le refrain
    vendre les meubles
    nettoyer la chambre
    vider les poubelles

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Il est temps d'ouvrir la cage
    des canaris qui m'ont prodigué leur chant
    contre une vague nourriture
    et quelques gobelets d'eau

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Il est temps de quitter
    la maison des illusions
    pour le large d'un océan de feu
    où mes métaux humains
    pourraient enfin fondre

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Il est temps de quitter l'enveloppe
    et s'apprêter au voyage
 


    Nos chemins se séparent
    ô mon frère l'évadé

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J'ai de la folie
    mon grain propre
    Un choix autre
    de la séparation
 


    J'ai ma petite lumière
    sur les significations dernières
    de l'horreur

 


    Une fois
    une seule fois
    il m'est arrivé d'être homme
    comme l'ont célébré les romances

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Et ce fut
    au mitan de l'amour
 


    L'amour
    quoi de plus léger pour un havresac

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Alors je m'envole
    sans regret
    j'adhère au cri
    l'archaïque
    rougi au feu des déveines
    et je remonte d'une seule traite
    la chaîne des avortements
 


    Je surprends le chaos
    en ses préparatifs

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Je convoque à ma transe noire
    le peuple majoritaire des éclopés
    esprits vaincus
    martyrs des passions réprouvées
    vierges sacrifiées au moloch de la fécondité
    aèdes chassés de la cité
    dinosaures aussi doux que des colombes
    foudroyés en plein rêve
    ermites de tous temps
    ayant survécu dans leurs grottes
    aux bulldozers de l'histoire

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Je ne me reconnais d'autre peuple
    que ce peuple
    guéri du rapt et du meurtre
    du vampirisme des besoins
    des adorations
    des soumissions
    et des lois stupides
 


    Je ne me reconnais d'autre peuple
    que ce peuple
    non issu de la horde
    nuitamment nomade
    laissant aux arbres leurs fruits
    aux animaux la vie sauve
    se nourrissant du lait des étoiles
    confiant ses morts
    à la générosité du silence

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Je ne me reconnais d'autre peuple
    que ce peuple
    impossible
 


    Nous nous rejoignons dans la transe

 


    La danse nous rajeunit
    nous fait traverser l'absence

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Une autre veille commence
    aux confins de la mémoire


Fragments d'une genèse oubliée, poèmes de Abdellatif Laâbi.