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14 juillet 2007

La camisole des sources

regard_de_pierre

(...)

Troublé et réduit à l'impuissance

Comme un oiseau tombé dans l'eau

Je m'accroche aux boucles de mon ombre

bercé par les vents les appels de l'aube:

Je ramasse les larmes de la défaite

L'archipel du commencement m'assaillit

Je trébuche sur le bruissement des mousses.

Forêts de rubis, soldats,

Restes de crânes et sabots

Je grimpe sur le toit de mon ciel

A l'écoute des confessions des oiseaux exhalant

Leur tristesse dans les nues.

Peut-être leur voix reviendra-t-elle dans mon sommeil

Ou mon feu s'illuminera-t-il dans les rides de la parole

Alors nous volerons de concert

Vers cet être ravageant mon coeur comme un ouragan

Qui se transformera en murmures de mon sang

Me prendra au dépourvu

Et donnera aux poussières de la honte

Son visage égal aux diamants

Ses sourcils, résonance de la splendeur

Sa gorge, été exhalant des troupeaux d'étoiles

Ses doigts, lunes

Ajournant leur exil dans l'accolade

Je plie sous la charge d'une roue tissée de soie

Il dit:

Labourez mon corps

j'ai voué mes noms au cierge de la vallée sacrée

Et offert mes montagnes et mes lumières

Aux fruits de l'incendie.

O lubricité nue

Conduis-moi vers le radeau de conque

Pour qu'il me transporte au pôle des lanternes

Et couvre mon corps de bracelets magnétiques

A son contact mousseux.

Il me disperse en flammes et se perd

Dans les passages de cendres.

Le calice sanglote sur la table des repentis

Un bruit de fleuve m'entraîne vers sa dernière demeure

Où l'eau de cristal m'enveloppe de ses cils de neige

Les baisers s'éloignent laissant leurs échos dans les gorges

Nous parcourons le rivage de la blessure

Et nous tombons sur les pointes des lances

Nous reprisons la camisole des sources

Et le soleil des désirs

Nous nous multiplions dans les grottes de la solitude

Et la ville comme une îcone court derrière moi.

L'espace est une constellation

Le soleil une grenade qui replie ses franges au couchant

Et les conclusions, des cris muets dans les couloirs de cendres.

regard_de_rouille

Le poème est un nuage

Qui se pose sur mon épaule

Et il m'avale furtivement

Au bout de la route.

Driss Boudhiba, La Tristesse des herbes et des mots (en arabe)

Cet extrait du poète algérien Driss Boudhiba se trouve dans sa traduction française dans :  Le poème arabe moderne. Anthologie établie et présentée par Abdul Kader El Janabi et préfacée par Bernard Noêl, 1999, Maisonneuve & Larose.

Vous pouvez accéder à la totalité des poèmes de cet ouvrage en cliquant tout simplement ici

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17 mai 2007

Pénombre

arbre0025

Dans ce champ

Dans ce champ je ne divague pas et rien n'émerge,

un lac s'étend et la pierre investit le soleil,

de fugitifs vêtements naufragent,

des nervures que tu ne vois pas murmurent,

la terre est une quiétude sans cristal,

une veine grosse de sommeil et de sourire.

La terre ne chante pas: tu n'attends rien

sur la haute table de midi.

Surgit un animal timide

et deux mains le couronnent de soleil et de feuilles.

Antonio Ramos Rosa

compagnie0083

26 novembre 2007

Transhumance

caravanier0001

A la pleine lune sonnez du cor

dans le désert pour la fête des tentes

O nomades mes beaux chercheurs de sources

caravanes vassales des étoiles

mères perdues dans le sable des jours

Nous proclamerons les Noms et les Nombres

qui marchent depuis le commencement

au souvenir des paroles premières

écloses dans la moiteur des troupeaux

sur la bouche des oracles bergers

Au temps du soir nous irons vers le puits

pour honorer la face du dieu-lune

dans le parfum des verveines nocturnes

quand chanteront les femmes d'ambre fauve

couchées parmi les chameaux blatérant

Voici que nous interrogeons le ciel

qui sans répit  nous dit les mêmes signes

avant-coureurs des gestes abolis

O Campements oubliés des légendes

flûtes brisées tambourins consumés

Sonnez du cor dans les villes mouvantes

qui n'ont repos qu'en le désir de l'eau

sur les chemins annulés par les vents

porteurs des vieilles odeurs de l'errance

dont le silence est l'unique savoir

Sonnez du cor levez-vous dans l'aurore

qui nous revêt d'iris et de safran

pliez les peaux affaitez vos montures

il faut partir vers les herbes naissantes

où l'ancienne mémoire nous attend

Poème de Frédéric Jacques Temple

23 mai 2007

Cheminer...

cheminer

Antécommencement

Ne pas s'arrêter.

Et lorsqu'il te semblera

que tu as pour toujours fait naufrage dans les aveugles méandres

de la lumière, boire encore à l'obscure  dépossession

là où seul naît le radieux soleil de la nuit.

cheminer_dans_le_bleu

Car il est aussi écrit que celui qui monte

jusqu'à ce soleil ne peut s'arrêter

et va de commencement en commencement

par des commencements qui n'ont jamais de fin.

José Angel Valente

2 janvier 2008

Les sables souverains

Ailleurs n'est pas ailleurs qui prend charge et parole

le sable étend ses draps et là, d'ouest en est, viennent sécher les plis d'un corps ou du hasard, là, des traces parfois se relient en phrases; le désert n'est point tel, ni totalement nu, l'écritoire du vent s'appuie à ses genous, signe et passe le souffle, au-delà de l'absence

la dune en sa rondeur, la plage en délié, musculature offerte aux jeux aléatoires, chaque vaisseau et creux, mirage d'épiderme; l'ossature est polie, le soi-même fantôme, maison de l'éphémère à l'affût des messages, le vent brosse et batît, il s'exige crissant

celui qui va criant, va heurtant ses montagnes, et la voix sans échos est celle de l'écho, cristaux noués de gel, silex de la colère, harde aux vocables fous, ces mots sifflent et fendent, ils cravachent le temps et l'attente d'encore; un adieu sonne dur au détour de l'image

la neige des moutons blanchit l'aire grillée, innocente le sol, la colline et les sons; un souvenir affleure, une envolée annonce qui est venu, qui vient ou celui qui viendra, mauve d'eucalyptus, et les parfums, au loin, les cèdres, les cactées complimentent les terres

Ici tout comme ailleurs voit ses ombres portées

Philippe Jones (1989) D'encre et d'horizon,  éditions de  la différence

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3 juin 2007

Comme un rayon à la dérive

Une île avec sa forêt sombre,

un grand corps étendu

où la lumière pose ses mains invisibles.

Un oeil surpris à désirer

des sentiers naissants, des chambres heureuses.

Une phrase qui invente sa vision,

son mûrissement, ses gouffres, ses rumeurs,

et toi qui traverse des ponts interminables.

Lionel Ray (1993),  Comme un château défait, Gallimard

sombre_foret

8 janvier 2008

Le buvard-sismographe

Lors de ma récente virée dans le désert, j'ai soulevé plus tôt que de coutume le manteau de la nuit pour aller me perdre au milieu des dunes avec l'alibi ou la faveur des premières lueurs fugaces et fragiles de l'aube.

Alignés comme les dents fines et serrées d'un peigne, les touristes étaient déjà installés sur les crêtes dunaires pour être aux premières loges et sacrifier avec ferveur au rituel du lever du dieu soleil...
Mais ce matin là, point d'astre solaire à l'horizon! Ciel homogènement chargé. La palette des couleurs visibles ressemblait étrangement à une charte de gris ! Déçus ou à bout de nerfs (optiques), les touristes ont fini par abdiquer et regagner leurs auberges où les attendait un copieux petit déjeuner parfumé à la menthe...
J'ai continué imperturbablement mon petit bout de chemin à la lisière du reg...Et là comme un miracle, une imperceptible musique jouée par un orchestre invisible s'est infiltrée à pas feutrés dans le paysage...A mes pieds, une pierre noire de forme évasée qui rappelle étrangement un filtre à café m'a vendu -pour trois fois rien- la mèche! Je l'ai perçue au milieu des sables assoifés comme un buvard-sismographe conçu pour donner l'alerte de la pluie!


pluie_sur_la_pierre_noire

Eprouvant un bonheur indicible, j'ai décidé de profiter de cette exceptionnelle aubaine et de prolonger ma promenade! Tant pis pour le petit déj...et le verre de thé vert à la menthe! Alors, je me suis contenté d'une petite madeleine littéraire en buvant littéralement ce savoureux passage de la recherche :
"Un petit coup au carreau, comme si quelque chose l'avait heurté, suivi d'une ample chute légère comme de grains de sable qu'on eût laissés tomber d'une fenêtre au-dessus, puis la chute s'étendant, se réglant, adoptant un rythme, devenant fluide, sonore, musicale, innombrable, universelle: c'était la pluie." (Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, page 101-2, Bibliothèque de la pléiade, tome I ).

compo_pluie

7 septembre 2007

Les îles flottantes

Non, il ne s'agit point d'un dessert sucré et parfumé à la vanille ! L'image nous montre un jeu découvert en juillet dernier à la faveur d'une halte au souk de Wawizaght jolie bourgade située dans le haut Atlas central...

Le jeu consiste à lancer une piécette de vingt centimes (la monnaie locale est le dirham et un Euros vaut 11 dirhams par excès ou par défaut) sur les îles qui flottent dans la bassine remplie d'eau tout en espérant qu' elle va tomber juste sur l'une des rondelles et y adhérer ! En effet, après avoir observé les maintes tentatives des joueurs, je peux dire que cela s'apparente plus à un jeu de bataille navale  car très souvent c'est "touché-coulé" ! Il y a 95 fois plus de pièces qui finissent au fond de la bassine que sur le dos lisse d'une île !

Quand l'entrepise est couronnée de succès, le gagnant tourne la rondelle pour évaluer le montant de son gain! Celui-ci est déterminé par le coefficient multiplificateur peint sur le dessous de la rondelle!  Si le nombre inscrit est par exemple un 10, le gagnant empoche dix fois la valeur de la pièce jouée !

L'un des amis qui m'accompagnait s'est risqué au jeu! Eh bien, la pêche n'a pas été bonne !

iles_flottantes

1 février 2008

Secrets érodés

Nous cherchions des mots pour courir de vastes étendues
où la lumière se penche et tremble un instant
sur le seuil annulé.

Sentiers épars de nos secrets érodés
la chaleur s'y alite
pelouse fauve de nos tâtonnements.

Senteurs de quels jardins veniez-vous rêver sur
  nos hanches
où nous léchions la poussière de nos plaies ?

Lorand Gaspar, Sol absolu, Poésie/Gallimard

pierresweb

19 septembre 2007

Pop Art

Je vous ai parlé dans le post précédent de cette petite localité située à l'entrée du haut Atlas central et qui porte un joli nom bien sonore : Wawizaght. En déambulant dans son souk hebdomadaire, je suis tombé sur ce marchand de pop corn à l'étal multicolore!

wawizaght_souk

Cliquez sur l'image pour la voir en plus grand !

17 novembre 2007

LA TESSITURE DE LA TASSAOUT

a yadrar mqqurn, kullu iugrn idrarn d kiyi

ikka k d ugharas uflla, lkibr iharm

O la pente la plus haute, le chemin te passe dessus !

Evitons le pêché d'orgueil (sagesse berbère)

Je vous invite à une balade dans les hauteurs de l'Atlas et plus particulièrement dans la vallée de la Tassaout, pays de la célèbre poétesse Mririda dont voici deux poèmes:

Comment aurais-je le temps…

Comment aurais-je le temps d’écouter mon cœur

Qui voudrait me parler de celui que j’aime,

De celui qui ne sait pas que je l’aime tant…

Idder n’a pas vingt ans et je les ai à peine.

Je n’ai pas un seul soir pour lui ouvrir mon cœur.

Le travail sans arrêt occupe tous mes jours.

Comment aurais-je le temps de songer à l’amour ?

Il y a le grain à moudre et les vaches à traire,

La cruche à la source et le feu des repas.

La journée est trop courte pour la besogne à faire.

Il y a l’herbe aux champs et le bois en forêt,

Le pain à cuire et le linge à la rivière.

Et morte de fatigue, je m’écroule le soir…

L’aurore est loin encore lorsque je me lève

Et la nuit faite depuis longtemps quand je m’endors…

Quand aurais-je le temps de songer à l’amour ?

Que veux-tu… ?

« …Que veux-tu, fille du village d’en bas,

Pour m‘accorder ce que tu penses ?

On dit que tu n’es point farouche

Et moi aussi je rêve de ton étreinte.

Voici ma seule pièce d’argent, la seule.

Le colporteur te vendra le savon parfumé,

Un peigne, un miroir, que sais-je ?

Par mon cou ! De Demnat, si tu veux,

Je te rapporterai un foulard de soie !

- Qu’ai-je besoin, fils des hauts pâturages,

De pièce d’argent ou de foulard de soie !

- Alors, dis-moi ce que tu désires

Pour m’accorder  ce que tu penses,

O jolie fille du  village d’en bas.

Devrais-je donc te proposer mariage ?

- Mon rire éclate, fils des hauts pâturages !

Ni d’argent ni de foulard je ne me soucie,

Et encore bien moins de mariage…

J’attends de toi ce que tu attends de moi

Et, satisfaits tous deux, nous serons quittes.

Ce que je veux, musculeux fils des pâturages,

Ce que je veux, c’est l’abri de ce buisson

Où tu seras sur ma poitrine tendue

En un moment de bonheur plus doux que le miel,

Tandis que mes yeux se perdront dans le ciel ! »

Les_chants_de_la_Tassaout

Ces poèmes de Mririda N'aït Attik  à l'origine en langue berbère tachelhit ont été traduits par René Euloge, voyageur français des années 20, et publiés aux éditions Belvisi en 1992 dans un livre magnifié par des photographies et qui porte un titre mélodieux " Les chants de la Tassaout".

Présentation : « Dans leur simplicité, leur rudesse et leur sincérité, ces chants venus de la vallée de la Tassaout enclavée dans le Haut Atlas, parlent de la Femme, de l'Homme, de la Terre avec une telle authenticité, une telle vérité qu'ils abordent l'Universel.
Au centre des récits, chants et poèmes, se trouve l'Amour dans sa fougue, sa brutalité, son ardeur avec en contrepoint le cri de la liberté de la prostituée-poète Mririda.
Autour de ce thème, viennent se greffer la violence du rapport homme-femme, leur lutte quotidienne contre une nature hostile et omniprésente et la pesanteur de la tradition de ces "populations demeurées ignorées jusqu'au début de ce siècle ayant échappé à tout contact avec le reste du monde et ayant conservé mœurs et coutumes ancestrales".
Trois protagonistes rendront compte de cet univers et de la charge poétique de ces textes. Le jeu entre ces trois personnes sera ponctué par la tendresse, l'ironie, l'indifférence, le rejet. Au centre, la femme-mémoire se confiera à Mririda, évoquant le plaisir, l'attente, le mépris, la fierté.
En contrepoint de cette présence féminine, se tiendra l'Homme tour à tour amant, amoureux évincé, étranger, passant. » (extrait d'un article du Le Temps du Maroc)

« René Eutoge fut sans doute, au début des années 20, le premier étranger à parcourir les régions reculées du Grand Atlas, ses plus hauts sommets et ses plus profondes vallées . Par son talent original et vigoureux, René Euloge, peintre, a su nous faire connaître dans ses aquarelles lumineuses et pleines de poésie les aspects saisissants du Haut Atlas, les coutumes des habitants, nous fait participer en quelque sorte à leur existence quotidienne, celle d'autrefois souvent épique mais non moins dure d'aujourd'hui. » (présentation du Mincom)

15 janvier 2008

En deçà du bleu...

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Une feuille s'envole et recherche l'oiseau

Le léger nous habite sous un toit de soleil, chaque
trait donne corps au plein jeu des voyelles
l'apparence est docile aux instants du regard, à
l'accent du réel, aux filets des rivages

là, en deçà  du bleu, tous les  tracés d'écume, où
l'écrit dans le sable aborde ses marées
nos mains ne cherchent plus à saisir que nous-
mêmes, une empreinte se double et percute le sens

entre bec et douceur, les plumes du voyage, qui se
perd en chemin, en rêvant se retrouve
en aimant se prolonge à l'été où tu règnes, en ces
vallonnements, à la crête des heures

Une encre se dilue où s'ancre l'horizon

Philippe Jones (1989) D'encre et d'horizon, poèmes 1981-1987, éditions de la différence

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Déployez les ailes des images en cliquant dessus !

21 février 2008

Comble du vide

"(...)Laisse faire, me disais-je, surtout laisse faire : un passage va s'ouvrir, et ce passage, tu l'appelleras Cercle."

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"Un monde de signes creux virevolte au ralenti; ce sont des signaux qui s'adressent au vide. Ils y tombent, jusqu'au jour où  vous allez avec le vide, où le vide est devenu favorable, où il guide vos pas. Car il existe un point de faveur dont la compréhension transforme les signes en joie."

Les deux citations sont extraites du roman de Yannick Haenel (2007), Cercle, Gallimard.

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12 novembre 2007

Surprise du jour

Il y a une papeterie dans le centre-ville, à cinq cents mètres de l'hôtel. Elle est minuscule. Quatre stylos, deux images pieuses et trois livres poussiéreux en vitrine. Je pourrais entrer dans la grande librairie en face, mais non, je préfère celle-là : là où il y a moins, je trouve plus. Je viens d'acheter, en même temps qu'une rame de papier blanc, une reproduction d'une peinture de Turner. Je ne l'aurais sûrement pas remarquée dans la grosse librairie. Un paysage de bord de mer. Un mélange de lumières, les unes boueuses, les autres aériennes. Cette image est parfaite. Je l'ai appuyée contre le mur, sur la table. Elle me sert de miroir.

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Quand la lumière, la vraie, celle que les peintres désespèrent d'attraper, glisse chaque matin entre les fentes des volets, elle vient rayer le mur au-dessus de ma tête, dans le lit. Ouvre, elle me dit, ouvre vite, il y a une surprise pour toi. La surprise c'est un jour de plus, différent de tous les autres. J'ai l'oeil aiguisé sur les détails, je sais voir les petites singularités, je ne sais même voir que ça.

Christian Bobin (1995), La folle allure. Roman. Gallimard

11 janvier 2008

Un astre, entre les herbes et le sable

Entends la mémoire du sang qui s'éteint, la longue
incohérence de la parole. Entends la terre taciturne.
Tout est furtif, les ombres inaccueillantes. Nul jardin
de secrets. Nulle patrie entre les herbes et le sable.
Mais où donc jaillissent l'ombre et la clarté ?

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Voici les coteaux de la terre aride et noire. Qui
reconnaît l'équilibre des évidences sereines ?
Ces mots ont une odeur de portes souterraines.
Comment dominer la démesure de l'absence et le vertige ?
Comment rassembler l'obscur dans l'évidence des mots ?

diptyque_her
Ecoute, écoute la longue incohérence de la terre
et de la parole. Tout au long de la distance
murmure la monotone perfection d'une mer.
Par oublieuse pudeur un astre se fait velours
d'un bleu profond dans la corolle du silence.


Antonio Ramos Rosa

2 février 2007

L'influx des ailes

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           Parfois l’aube  m’écartèle, fait trembler mon cœur comme une proie. Je suis le peuplier assailli. Quelle est la nature de l’émoi : oppression ou joie intense ? Je ne saurais le dire, car je voyage alors aux frontières de toutes choses qui se couplent ou se déchirent. Je suis la bête victorieuse et je suis la bête soumise, je suis la jeune feuille bruissante et je suis la vieille feuille qui se décompose pour devenir terreau et perpétuer les germinations. Je suis tout simplement une zébrure qui vagabonde dans le ciel, entre la blessure du levant et le bleu tumescent de la nuit qui reflue. Je suis l’oiseau tôt levé pour assister à la Genèse qui chaque aube refait le monde. Je suis l’oiseau tôt levé. Dans l’odeur  énervante du café et les bruits vermifères des bêtes aux noms imprécis que la nuit seule autorise. Je suis comme une bête tapie, à la fois attirée par l’ombre et terrorisée par ses spectres. Quelques fantômes du songe me suivent encore. Quelques émerveillements aussi. 

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         Puis la lumière nomme les choses, efface leurs contours effrayants, accuse le franchise des ossatures. L’oiseau cesse d’être une voix, une insistance déchirante. Le jour lui redonne sa grâce, ses attributs d’acrobate. L’oiseau récupère le ciel, le signe d’un chant victorieux. Il se sépare aussi de moi, efface mes désirs d’essor, me restitue à mes laideurs et mes infirmités.

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         Je me retrouve scindé par la douleur. Je divorce d’avec mon rêve, d’avec l’aube trop tumultueuse qui accrédite tous les élans. Mes ailes brimées se rétractent, se contentent de battre en dedans, dans la scansion des viscères et les remous du sang en crue. Je deviens le simple spectateur des joies et des prouesses de l’oiseau qui oublie  (avec moi) que l’aube est aussi l’heure des piloris, l’heure de la clarté qui désigne la proie au prédateur, l’heure de l’éveil qui rappelle la faim à l’affamé.

oiseau0002web

        J’aurais tant voulu que chaque départ au matin, chaque lever de camp se fît avec la complicité de l’oiseau –avec ce désir incandescent de redessiner des frontières, d’insuffler au monde la jouvence, d’exterminer la laideur. Mais les jours ressemblent aux aléas des caravanes qui connaissent les pâturages comme les pierres blessantes des regs. Il y a des matins rogues et cadenassés, des matins brouillés de vent de sable. Qui a dit que les errances aboutissent toujours au port ?

oiseau0005web

        Quand les vents brouillent nos pistes et que la canicule nous accable, j’entretiens dans mon cœur l’image de l’oiseau fondant sur l’arbre comme ces averses qui nous apaisent quand le ciel acquiesce à notre effort.

Tahar Djaout (1987) L'Invention du désert. Editions du Seuil.

23 février 2008

Trajectoire


 Dans l'un des  récits d'Italo Calvino intitulé "Jeux sans fin", les deux jeunes protagonistes jouaient une extraordinaire partie de billes au moyen d'atomes d'hydrogène :

"Comment était notre jeu ? C'est bien simple. L'espace étant courbe, nous faisions courir les atomes sur sa courbure, comme des billes, et celui qui envoyait son atome le plus loin avait gagné la partie. Pour lancer l'atome, il fallait bien calculer les effets, les trajectoires, il fallait savoir exploiter les champs magnétiques et les champs de gravitation, autrement la petite bille finissait en dehors de la piste et elle était éliminée."

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Cliquez sur l'image pour recommencer la partie !

 

20 janvier 2008

Eclat de rides

Par quelle déchirure
voie de violence et de sang
tu es entrée
Soif
dans ce corps sans ombre ?
Vite une oasis
un puits
une trêve.
La mort le rire aux côtes
le rire aux griffes
lance ses vautours
sur mes épaules nues.
Si je tombe le soleil frappe
et des serpents de routes m'assaillent
et dévoilent mes caravanes.
Si je tente vers le ciel
un cri de rage et d'agonie
mon appel se perd
                   dans le silence
toujours plus fort
                   que la tempête.
Mais allié au piège des sables mouvants
mon cri rend impraticable
le chemin de l'oubli.

Rachida Madani (2006) Blessures au vent, Clepsydre, éditions de la différence.

rides
rides_2

Cliquez sur les images pour les voir en grand !

2 novembre 2006

L'Amour est ma religion et ma foi

J'ai choisi cette image pour illustrer une ode d'Ibn Arabi. Cet andalou né à Murcia en 1165 et mort à Damas en 1250 était poète, philosophe et l'une des grandes figures du soufisme de son temps. Ce poème est extrait de son recueil " Le chant de l'ardent désir" (Tourjoumân al-achwâq ).

dunecielnuage

La traduction française de cette ode intégrée en caractères arabes à l'image est la suivante :

Auparavant, je méconnaissais mon compagnon

Si nous n'avions la même croyance.

A présent, mon coeur est capable de toute image :

Il est prairie pour les gazelles, cloître pour les moines,

Temple pour les idoles,  Kaaba* pour les pèlerins,

Tables de la Thora et livre saint du Coran.

L'Amour seul est ma religion,

Partout où se dirigent ses montures

L'Amour est ma religion et ma foi.

( * Kaaba : sanctuaire au coeur de la Mecque)

Ode_Ibn_Arabi

Il existe une version chantée de ce poème par Amina Alaoui, belle voix arabo-andalouse. Cette interprétation vocale figure sur son disque intitulé "ALCANTARA". Voilà ce qu'elle en dit:

" Il est bien plus simple de traduire Alcàntara au sens propre, qu'au sens figuré; révélateur d'une longue histoire. Alcàntara en arabe signifie : le pont.(...)Plusieurs ponts en Espagne portent ce nom de nos jours, ainsi qu'une ville frontalière du Portugal dans la région d'Extremadura. D'anciens écrits attestent l'existence  du pont Alcàntara (encore actuel) joignant les deux rives du Tage de la ville de Tolède, et bien d'autres disparurent ou furent débaptisés comme Alcàntara Del Darro de Grenade, ou le fort d'Alcàntara de Valence emporté par les inondations en 1080.

Ce que j'entends dans Alcàntara c'est "cantar", un pont de chants qui se conjugue au futur "cantara": chantera. Une histoire qui résonne comme un chant à l'humanité.

(...) Alcàntara constitue un témoignage de ces moments privilégiés de coexistence, de convivialité, de communion de savoir et de dialogue dus au respect des différences, malgré les aléas de l'histoire,et non pas simplement une élégie posthume aux illustres figures du  passé. Cet âge d'or fut! Cela nous renvoie actuellement au problème moral du déni des différences, du racisme et du repli sur une identité autarcique. Serions-nous capables de réinventer un nouvel âge d'or de tolérance ? Cette évocation lyrique peut-elle être une relecture symbolique de l'histoire à travers l'art vers une nouvelle Renaissance à l'aube du XXIèe siècle ? (Amina Alaoui)

C'est cette interprétation que je vous invite à écouter...

http://www.dailymotion.com/video/xl4sy_ode-dibn-arabi


Ode d'Ibn Arabi
envoyé par TooBanal

12 mars 2008

L'âge nu et autres nuages...

Trois_nuages

Je vis maintenant plus près du soleil, les amis
ne connaissent pas le chemin: il est bon
de n'appartenir à personne
d'être dans les hautes branches, frère
de la chanson libre de l'oiseau
de passage, reflet d'un reflet,
contemporain de tout regard pris au dépourvu,
d'aller seulement et venir avec les marées,
ardeur pétrie d'oubli,
douce poussière à fleur de mousse,
à peine cela.

*****

EUGENIO DE ANDRADE

Cliquez sur l'image pour accrocher les nuages...

27 novembre 2008

Désert urbain

J'ai évoqué ici un travail photographique en cours d'expérimentation. Les ingrédients de base sont fort simples pour ne pas dire éculés : un vieil appareil photo argentique totalement mécanique, un caillou de 20 mm de focale, une ouverture constante à 8, une profondeur de champ réglée sur l'hyperfocale,  des films négatifs couleurs, une  mesure de  la lumière au pifomètre et sans le recours à une cellule(en fait, je n'en ai pas besoin pour ce travail) et comme terrain de chasse : un long parcours urbain.  Le seul mot d'ordre est de ne pas déclencher comme tout le monde et surtout de faire tout à l'envers! (Sachez seulement qu'il n' y a pas de surimpression, pas de manipulation post-production, pas de travail sur photoshop en dehors du redimensionnement des images).
De retour du laboratoire avec les films développés, je me suis mis à les scanner. Le résultat était pour une première tentative expérimentale très prometteur et je crois que je vais continuer à peaufiner le procédé.
Ma première surprise concerne la désertification paradoxale  du paysage urbain! Bien sûr, j'ai des voitures, des silhouettes, des contours de bâtiments...etc. mais très souvent, j'ai assisté à une épuration des formes! La palette des couleurs et la touche évoquent le désert. Les quelques palmiers qui longent l'avenue qui mène au Mellah et au palais royal s'inscrivent de façon estompée à l'arrière plan augmentant ainsi l'impression d'un cliché réalisé en plein désert! C'est la raison pour laquelle j'ai décidé de vous montrer cette première série ici sur Photoeil...

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Cliquez sur chaque image pour la voir en grand

5 avril 2008

Alphabet du silence

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Le silence qui subsiste entre deux mots

n'est pas le silence qui entoure une tête qui tombe,

ni celui qui nimbe la présence de l'arbre

quand s'éteint l'incendie vespéral du vent.

De même que chaque voix a un timbre et une hauteur,

Chaque silence a un registre et une profondeur.

Le silence d'un homme est différent de celui d'un autre

et ce n'est pas la même chose de taire un nom et de taire un autre nom.

Il existe un alphabet du silence,

mais on ne nous a pas appris à l'épeler.

La lecture du silence est néanmoins la seule durable,

plus peut-être que le lecteur.

*******

Poème de Roberto Juarroz

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11 avril 2008

Le néant des paroles

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Le matin est ainsi, un nom
pour le monde, ouvrir les yeux comme
quelqu'un qui parle
Le temps ou la
mort diurne peuvent
donner aux yeux ouverts le néant des paroles

Le soleil sera alors
le silence dans le regard ou la main
sur le front
qui fait baisser les paupières
comme si les doigts donnaient à la tête la vérité
immergée de ce néant

et comme si le matin venait
non telle une ombre immense vêtir la voix
du corps
mais la recouvrir de la
lumière
des paroles manquantes

Gastão Cruz, Anthologie de la poésie portugaise contemporaine, Gallimard, page 272.

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23 juin 2008

Post-scriptum de tous les rebuts

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J'ai duré des heures ignorées, des moments successifs sans lien entre eux, au cours de la promenade que j'ai faite une nuit, au bord de la mer, sur un rivage solitaire. Toutes les pensées qui ont fait vivre des hommes, toutes les émotions que les hommes ont cessé de vivre, sont passées par mon esprit, tel un résumé obscur de l'histoire, au cours de cette méditation cheminant au bord de la mer. J'ai souffert en moi-même, avec moi-même, les aspirations de toutes les époques révolues, et ce sont les angoisses de tous les temps qui ont, avec moi, longé le bord sonore de l'océan. Ce que les hommes ont voulu sans le réaliser, ce qu'ils ont tué en le réalisant, ce que les âmes ont été et que nul n'a jamais dit - c'est de tout cela que s'est formée la conscience sensible avec laquelle j'ai marché, cette nuit-là, au bord de la mer. Et ce qui a surpris chacun des amants chez l'autre amant, ce que la femme a toujours caché à ce mari auquel elle appartient, ce que la mère pense de l'enfant qu'elle n'a jamais eu, ce qui n'a eu de forme que dans un sourire ou une occasion, à peine esquissée, un moment qui ne fut pas ce moment-ci, une émotion qui a manqué en cet instant-là - tout cela, durant ma promenade au bord de la mer, a marché à mes côtés et s'en est revenu avec moi, et les vagues torsadaient d'un mouvement grandiose l'accompagnement grâce auquel je dormais tout cela.

 

Nous sommes qui nous ne sommes pas, la vie est brève et triste. Le bruit des vagues, la nuit, est celui de la nuit même; et combien l'ont entendu retentir au fond de leur âme, tel l'espoir qui se brise perpétuellement dans l'obscurité, avec un bruit sourd d'écume résonnant dans les profondeurs! Combien de larmes pleurées par ceux qui obtenaient, combien de larmes perdues par ceux qui réussissaient! Et tout cela, durant ma promenade au bord de la mer, est devenu pour moi le secret de la nuit et la confidence de l'abîme. Que nous sommes nombreux à vivre, nombreux à nous leurrer! Quelles mers résonnent au fond de nous, dans cette nuit d'exister, sur ces plages que nous nous sentons être, et où déferle l'émotion en marées hautes!

Ce que l'on a perdu, ce que l'on aurait dû vouloir, ce que l'on a obtenu et gagné par erreur; ce que nous avons aimé pour le perdre ensuite, en constatant alors, après l'avoir perdu et l'aimant pour cela même, que tout d'abord nous ne l'aimions pas; ce que nous nous imaginions penser, alors que nous sentions; ce qui était un souvenir, alors que nous croyions à une émotion; et l'océan tout entier, arrivant, frais et sonore, du vaste fond de la nuit tout entière, écumait délicatement sur la grève, tandis que se déroulait ma promenade nocturne au bord de la mer...

Qui d'entre nous sait seulement ce qu'il pense, ou ce qu'il désire? Qui sait ce qu'il est pour lui-même? Combien de choses nous sont suggérées par la musique, et nous séduisent par cela même qu'elles ne peuvent exister! La nuit évoque en nous le souvenir de tant de choses que nous pleurons, sans qu'elles aient jamais été! Telle une voix s'élevant de cette paix de tout son long étendue, l'enroulement des vagues explose et refroidit, et l'on perçoit une salivation audible, là-bas sur le rivage invisible.

Fernando Pessoa, Le livre de l'intranquillité.

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26 mai 2008

Révérence

Reverence

Notre écriture à nous, au Hoggar,
est une écriture de nomades
parce qu'elle est tout en bâtons
qui sont les jambes de tous les troupeaux.
Jambes d'hommes, jambes de méhara,
de zébus, de gazelles,
tout ce qui parcourt le désert.
Et puis les croix disent si tu vas à droite
ou à gauche. Et les points, tu vois, il y a
beaucoup de points. Ce sont les étoiles
pour nous conduire la nuit, parce que nous,

les sahariens,
nous ne connaissons que la route,
la route qui a pour guide, tour à tour,
le soleil et puis les étoiles.
Et nous partons de notre coeur,
et nous tournons autour de lui
en cercles de plus en plus grands,
pour enlacer les autres coeurs
dans un cercle de vie, comme l'horizon
autour de ton troupeau et de toi-même.

(Poème touareg. )

D'autres poèmes d'Orient ici


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